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Tatie Papillon Photographe · Atelier photographique et littéraire · Vous raconter · Déconstruite . Landes

Chrysalide

  • virginieliboureau
  • 6 mai
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 7 mai




Quand l’enjeu devient trop fort, il m’arrive de baisser les bras, que dis-je…je fuis à chaque fois à coup sûr. Je suis alors paralysée au point d’en oublier que tout est possible et que je suis libre. Pétrie d’une peur viscérale, j’abandonne face à l’incertitude, je construis des scenarii tous plus ubuesques et funestes les uns que les autres, toujours dans la peau du personnage secondaire d’une vie que j’imagine pourtant riche, puissante et vibrante dans les méandres cachés de mes nuits sans sommeil.  


J’oublie…J’oublie que la vie à déjà commencé, qu’elle est ici et maintenant, qu’elle n’attend pas. Elle n’attend pas que je sois plus riche, plus drôle, plus sûre, moins anxieuse, moins gauche, moins « trop ». Elle s’écoule à son rythme comme l’eau de la rivière.

Atteinte du syndrome de la page blanche de ma propre existence, j’ai passé les trois quarts de ma vie à fuir, reporter, attendre le bon moment, abandonner ce que je voulais être pour ne pas être abandonnée du regard des autres. Parce que je craignais que ça recommence, que l’on ne trouve pas en moi aussi bien que ce que l’on pourrait trouver ailleurs.


Alors pendant des décennies, j’ai parcouru des chemins qui ne me correspondaient pas mais qui collaient à ce qu’on attendait de moi. J’ai confié ma vie tour à tour à un entourage inconsciemment accaparant, pour ne pas avoir à réfléchir, pour ne pas avoir à décevoir. J’ai mis la vraie histoire dans une parenthèse bien trop blindée pour ne laisser aucune chance à celle-ci d’éclater au grand jour. Les heures les plus sombres, je savais qu’elle était là, qu’elle me défiait, qu’elle m’appelait et plutôt que de suivre l’horizon j’ai à chaque fois bouclé mes valises pour reconstruire un monde où elle ne pourrait me rattraper, pour être sûre que ma couverture, aussi solide que celle d’un agent en filature, ne soit jamais dévoilée et pour effacer la moindre possibilité d’abandon ou de désamour. Du moins c’est ce que je pensais… Jusqu’à la énième tentative de fuite.


Je réalisais à ce moment-là, petit à petit, que les stratagèmes que je m’étais évertuée à mettre en place devenaient tellement fébriles et toxiques, pour mon entourage d’une part mais aussi pour moi-même. Par exemple, il m’était impossible d’imaginer ne serait-ce qu’une seconde que mon raisonnement pouvait être légitime et pertinent. Je me suis vu tellement de fois acquiescer lors de débats, changeant tour à tour mes « convictions » en fonction de l’interlocuteur face à moi. Tantôt je raillais les gens bien trop rangés, me targuant d’être une femme libre et originale, tantôt je fustigeais les audacieux qui avaient eu le cran de sortir des sentiers battus. Mes tenues vestimentaires et mes jobs en étaient le parfait reflet. Je pouvais troquer d’une semaine à l’autre mes Dc Martens et ma salopette à trous contre une paire d’escarpins et une jupe à fleurs. J’avais la personnalité qu’on voulait bien accepter de me renvoyer. Dans mes relations amoureuses, l’éclectisme ne pouvait être plus frappant. M’imprégner plus de trois ans du costume que j’endossais pour plaire à mon partenaire devenait un fardeau. A bout de force, je finissais inconsciemment par saboter ce que j’avais mis des années à désirer et bâtir et par tout recommencer à la vitesse de l’éclair. Tel un caméléon, je me fondais dans un nouveau paysage, de nouvelles couleurs, de nouvelles ambiances.


Et par un matin de février, mon corps a oublié. Il a arrêté de valider mon jeu d’acteur, épuisé de tant de camouflage, épuisé de n’être mu que par la peur de ne pas être aimé, l’anticipation de l’abandon, le manque de confiance qui fait occulter que le « Non » est parfois la solution. Ce jour-là fut un cadeau. C’était la fin de la course folle vers des schémas répétitifs. Il m’était désormais impossible de ne me cacher ni des autres ni de moi. Étonnamment et contrairement à ce que j’avais pu penser, c’était le pire : les autres continuaient de m’aimer quand moi je ne savais plus du tout qui j’étais. Les semaines et les mois d’angoisse ont rempli le gouffre abyssal qui se révélait à moi. Un vide inexorable, un trou béant qui certains jours était palpable physiquement. Je ne sentais ni la douleur, ni le manque, encore moins la joie. Mon corps était sous anesthésie générale. Et dans ce creux innommable, j’avais compris qu’il me serait impossible dorénavant d’y ranger le poids d’un monde qui ne m’appartenait pas.

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