Chronique de date - Extrait de liberté
- virginieliboureau
- 7 mai
- 6 min de lecture

Ce match là m’avait emmené dans une aventure folle. Un périple insensé qu’on ne peut vivre qu’en expérimentant le lâcher prise pour de vrai. Trois mots sur le chat un soir de mars. Des conversations sans but. Une angine qui me cloue au lit. Et un chevalier blanc tout droit sorti de son circuit auto avec de sa Hyundai i20. Il était photographe de rallye et parcourait le monde. Son univers ne ressemblait à aucun autre. Il était décalé, nos deux réalités n’auraient jamais pu se rencontrer sans un petit coup de pouce de ce site de dating. Il n’était pas beau, il n’était pas moche, il avait le charisme de ceux qui ont eu mille vies et des tas d’anecdotes à raconter. Il dégageait une assurance timide, un brin de folie et une insouciance naturelle.
"-Tu viens avec des antibiotiques, je suis malade ?
-D’accord, j’arrive. Je suis là dans 3 heures."
Trois heures de route pour de l’amoxicilline et un câlin. Il rentrait à peine du Kenya. Malgré la fatigue et la fièvre, j’avais écouté comme une enfant le récit de son séjour annuel dans les contrées proches de Nairobi. Puis tous les autres, il avait pris la route sur un coup de tête pour me rejoindre et m’emmener avec lui dans ses voyages le temps d’une nuit. Je crois que c’est son sourire malicieux, ses yeux rieurs, ses cheveux châtains en bataille, son allure nonchalamment sexy, son âme d’aventurier qui m’a poussé à accepter une seconde rencontre quelques mois plus tard. Cette histoire n’aurait jamais rien de pérenne c’était certain mais ne pas la vivre serait revenu à dire non à la vie elle-même et à ses surprises éphémères. Je lui avais donné la date et l’heure de mon arrivée chez lui. J’avais quelques jours de libres, ni lui ni moi ne savions combien de temps mon escapade durerait.
En prenant la direction de la Charente-Maritime, je savais que j’emportais l’inconnu dans mes bagages et son lot de peurs. Je ne connaissais rien de cette région, rien ou en tout cas pas grand-chose de l’homme que j’allais retrouver, je fonçais vers une page blanche. Sur la route, remuée par des vagues d’anxiété, les couleurs, sensations et odeurs nouvelles me plongeaient dans un univers à part. J’ai toujours voulu avoir l’âme d’une aventurière, j’en étais une mais pas au sens propre du terme. J’aimais l’aventure de la vie, ma curiosité m’effrayait autant qu’elle me galvanisait. J’allais rejoindre un vrai aventurier et il allait m’emmener avec lui le temps d’un séjour hors du commun. En me garant sur le parking de la place de la petite cité médiévale où il vivait lorsqu’il n’était pas dans un avion, j’apprivoisais un peu plus les sensations qui entouraient mon escapade particulière.
J’avais emporté peu d’affaires comparé à mes déplacements habituels qui nécessité la location d’une semi-remorque. Comme si inconsciemment, je savais que ce que j’allais vivre ne demandais pas d’apparat. En arrivant sur son pallier, j’avais la sensation que mon estomac avait pris l’ascenseur et que mes jambes s’étaient fait la malle. Encore une fois, c’est à ce moment-là que mon esprit a décidé de faire quelques réajustements : toujours avoir le sens du timing :
"- Tu ne l’as vu qu’une fois et tu ne sais pas ce qu’il va se passer pendant ces prochains jours. C’est risqué, tu es loin de chez toi, personne ne peut venir te sauver."
Ou encore :
"- On retrouvera mon corps dans une valise c’est sûr ! Non c’est bon ouf, il y a des voisins sur le même pallier. Sauf si ce sont ses complices ! Là je suis cuite. "
J’avais quand même envoyé ma position à ma babydatteuse, le nom de l’homme que j’allais revoir, son numéro de sécu et sa pointure de chaussures. Manière d’assurer quelques chances de survie. Puis il a ouvert la porte et j’ai oublié tout le reste. Je voyais son cœur dans son sourire, je voyais ses aventures dans ses yeux, je sentais la sincérité dans ses bras. Le pallier dépassé après de longues minutes de baisers passionnés, c’est avec émerveillement que je découvrais son appartement, un hamac au milieu du salon, une table customisée avec de vieilles carte de rallye, un canapé qui sentait le cuir et le vécu ! Des plantes vertes recouvraient ses murs, un tapis oriental finissait d’asseoir le décor de cet endroit atypique et accueillant. Dans mon espace-temps, un bug naissait, la matrice avait décidé de me foutre la paix quelques temps pour m’évader dans celui de quelqu’un d’autre. Je me suis toujours demandé si les personnes que je rencontre s’imprègnent aussi rapidement de mon univers à moi où bien si les portes de mon jardin sont bien trop grandes ouvertes ? J’imaginais à cette époque que nos deux mondes avaient fusionné le temps de ce week-end.
De longs échanges en retrouvailles charnelles, de récits de voyage en découverte de nos parcours de vie, les heures s’écoulaient et nous n’avions pas mis le nez dehors depuis la veille. Nous n’avions pas dormi et ressentions le besoin de prendre l’air. Il voulait me faire découvrir le potager qu’il avait aménagé dans un carré un peu plus loin dans la cité. Je crois que des fées avaient élues domicile dans ce petit coin de verdure en plein milieu de constructions d’une architecture féodale. Des herbes hautes trahissaient une fin de saison printanière pluvieuse. Une banquette de verdure, un barbecue en pierre, des fleurs et des senteurs, des recoins cachés qui réveillaient la curiosité. Il m’avait pris par la main pour m’entraîner un peu plus loin vers une petite porte au fond du jardin. Le soleil brillait fort et un léger vent venait se rappeler à nos joues. Je découvrais émerveillée sa vieille Mazda décapotable qui serait notre monture pour la journée. Je n’oublierai jamais ce qu’il me dit ensuite, une fois à bord du véhicule :
"-Bon ben je ne sais pas où on va mais on roule ! "
Je ressens encore aujourd’hui les sensations qui m’ont traversé quand je repense à cette journée. Tout m’était inconnu, chaque seconde inexplorée, je ressentais pour une des rares fois dans ma vie la profondeur de l’instant, je me sentais vivante comme jamais. Dans la simplicité d’une fraction d’existence qui ne se reproduirait jamais. Nous avons traversé des villages entiers, des routes de campagnes interminables, nous rapprochant de l’estuaire et de ses embruns, le vent fouettant nos visages, les odeurs se mélangeaient, les couleurs se fondaient entre elles, je vivais le moment zéro, j’aurais pu jouir sans qu’il ne me touche seulement mue par la puissance de ce sentiment de liberté qui gagnait tout mon être. Je ressentais la nostalgie de chaque seconde écoulée, la magie de l’instant présent et l’excitation de ce qui nous attendait au kilomètre suivant, les lignes du temps lui-même fusionnaient. Nous roulions à vive allure, chaque virage constituant un terrain de jeu exquis pour mon pilote de quelques heures. Je le regardais et j’avais l’impression de capter toute son intensité, sa fougue, sa profondeur, l’inextricable complexité de son être. Je sentais son regard sous ses RayBan teintées, sa confiance sous son blouson de cuir vieilli. Il portait en lui une âme d’un autre temps.
Nous avions fini par arriver sur un petit port de l’estuaire de la Gironde dénué de toute présence humaine ou presque. Seul un restaurant servait encore le repas du midi. Nous nous sommes attablés, nous délectant de quelques douceurs et d’un verre de vin local en profitant du soleil de l’après-midi. C’est le moment qu’il choisit pour me confier sa faille la plus vive. Celle qu’il ne refermerait jamais. Celle qui lui donnait l’allure de quelqu’un qu’on ne pourrait jamais plus atteindre tant il avait souffert.
Nous avons repris la Mazda et comme pour ponctuer l’authenticité de ce moment, Shine on you crazy diamond des Pink Floyd vint caresser les dernières lueurs du jour. Les vignes nous appelaient, nos corps se réclamaient. Je ne voulais pas quitter ses bras, je ne voulais pas quitter son monde. Je voulais continuer à danser dans sa ronde.
On ne s’est pas dit « à bientôt », on ne s’est pas dit « adieu ». En prenant la route du retour, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, des larmes de nostalgie mais surtout des larmes de gratitude. Je remerciais la force plus grande que nous de nous avoir permis de partager ce moment, je le remerciais de m’avoir prêté les ondes de sa liberté, je me remerciais d’avoir perdu le contrôle...
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